Chaque préparation de Café mortel crée en lui une grande angoisse. De chaque Café mortel, il ressort épuisé, le corps «lourd et inquiet». Il repart seul, rentre chez lui se vider, marcher. «Tout ce que j’entends m’aide non à banaliser la mort, mais à dire la condition humaine.» Si après six ans de Cafés mortels vécus sans prendre une note, simplement dans l’écoute et l’ouverture, il publie aujourd’hui Cafés mortels. Sortir la mort du silence, c’est parce qu’il s’agit avant tout de transmission.
Mission transmission. Crettaz n’a pas lancé une mode mais obéi à un ordre souterrain venu du fond de sa culture familiale du val d’Anniviers. L’histoire des Cafés se confond avec sa propre histoire, celle d’un homme des montagnes parti habiter la ville, avant de revenir à Zinal. Ses parents lui ont jadis montré le tiroir de la mort, le tiroir d’une commode qui contenait tout ce qu’il fallait pour le jour de leur décès - nappe pour la table mortuaire, cierges, crucifix, eau bénite, instructions précises.
Les Cafés mortels sont son propre tiroir de la mort, qu’à son tour il entend transmettre. Enfant, il a appris qu’il fallait sortir la mort du silence. A tous ceux qui le veulent, il apprend désormais à parler. «J’ai reçu un savoir de toute une société de personnes très âgées qui m’ont pris comme confident. J’ai une mission de transmission. Quand la mort nous touche, elle se loge en nous comme un secret. Chacun de nous devient comme une maison en deuil qu’il faut pouvoir ouvrir à nouveau. Ma découverte, ce qui me fait vivre, c’est le lien fondamental entre mort et vérité. Lorsque les gens osent mettre des mots sur ce qui est dur, terrible, ils marchent vers la vérité, la liberté.»
Crettaz ne dit jamais «je» - «Je ne suis que l’expression d’une histoire collective à laquelle je dois tout.» Plus il vieillit, plus il prend conscience qu’il n’a «rien apprivoisé du tout.»
Du coup, il s’est mis en tête d’écrire sur les femmes de sa vie. Lui qui vient d’un pays «machiste» s’est fait secouer par les femmes de tête fort peu soumises qu’il a épousées. «J’aimerais revenir sur ce continent immense.» Apprivoiser la femme plutôt que la mort? L’espoir fait vivre.
Cafés mortels. Sortir la mort du silence. De Bernard Crettaz. Labor et Fides, 136 p. En librairie le 30 avril.
Propos recueillis par Isabelle Falconnier pour l'Hebdo, le 21 avril 2010